Broadstairs, Angleterre
La petite Emily venait tout de juste de se lever. Elle était debout dans sa chambre d'enfant aux murs roses bonbons. Ses volets n'étaient pas encore ouverts et pourtant la pièce était déjà éclairée par les fins rayons de lumière qui parvenaient à les traverser. En face d'elle, entre deux posters « Hello Kitty » et quelques peluches, son père. La petite fille ne bougeait pas, persuadée qu'elle était encore dans un rêve et que son père, ce héros, était encore là-bas, en Irak. Emily hésitait à se jeter dans ses bras, ne sachant plus s'il était vraiment revenu ou si elle avait imaginé son départ...
- C'est moi ma chérie, c'est papa !
Aussitôt, la petite fille courut dans la cuisine pour y rejoindre sa mère. Elle n'espérait pas mieux pour fêter ses huit ans ! Elle tirait sur les jupons d'Ileen pour lui montrer l'homme qui se tenait non loin d'elles, juste dans l'encadrement de la porte. Mais Ileen ne vit rien. Elle ne remarqua pas le visage blafard de son mari et ses traits fatigués par la guerre. Elle ne vit pas le trentenaire en treillis qui lui souriait et l'aimait encore comme au premier jour. Mais elle avait compris que sa fille avait été choisie, qu'elle était à présent hantée par le fantôme de son mari. Son coeur manqua de briser ses côtes. Il était revenu à la maison, mais il n'était plus vivant...
Bordeaux, FranceCela faisait plus de vingt ans maintenant que Jacques travaillait au CNRS dans le département Ingénieries et Systèmes. Il avait dédié la majorité de sa vie à la recherche et était sur le point de développer une technologie qui pourrait révolutionner le monde s'il parvenait à ses fins. Il avait eu la brillante idée de mettre au point des lunettes qui permettraient de voir tous les fantômes qui se baladent autour de nous. Bien sûr, il était très discret. Il n'était pas seul sur le coup, mais certainement l'un des rares à mener ses recherches par passion plutôt que par cupidité. Il imaginait simplement pouvoir réaliser ces prouesses techniques, là où d'autres voyaient une mine d'or... Il ne fallait pas non plus qu'il s'attire les foudres des fantômes qui seraient certainement contrariés à l'idée que l'on puisse troubler leur repos ; et même si pour l'instant, Jacques n'avait pas de quoi les voir, il savait très bien que la solitude n'était pas une valeur sûre dans ce monde, et qu'il y avait certainement toujours quelques esprits autour de lui qui contemplaient le sien...
Une fois de plus, il pensait être seul dans son grand labo aux murs blancs. Il continuait ses calculs, envisageait plusieurs hypothèses et effectuait des expériences sans relâche. Une goutte de sueur perla sur son front. Cet été là était particulièrement chaud, et il bouillonnait lui-même de trouver des résultats après toutes ces années de recherches. Et une fois de plus, il sentait qu'il n'était plus très loin de réaliser l'un de ses rêves les plus fous... Il posa son énième prototype de lunettes sur ses yeux, avant de respirer un grand coup et de balayer la pièce du regard. Ce qu'il vit lui coupa le souffle. Il n'était pas encore parvenu à un résultat réellement concluant, mais il voyait certaines formes se dessiner devant lui, et il pouvait même voir qu'elles se déplaçaient parfois. Cela ressemblait à des espèces de tâches, des sortes de pixels animés. Mais l'une d'entre elles paraissaient bien plus nettes que les autres... Enfin, après tout ce temps, on était venu l'arrêter alors qu'il avait presque atteint son but. Il avait passé 55 ans sans être hanté, comme si toute la communauté des fantômes avait attendu ce moment précis pour le choisir. Jacques posa ses lunettes sur la table, et ses pauvres yeux humains lui confirma ce qu'il pensait : il y en avait bien un qui se tenait devant lui, et qui se rapprochait déjà. Ce fantôme avait un regard familier. Il ressemblait étrangement à l'un de ses aïeux qu'il avait un jour croisé sur un arbre généalogique, quelque part dans le grenier chez ses parents.
- Je vous ai attendu, dit-il, abattu. J'ai cru que vous ne viendriez jamais. J'ai même cru que vous alliez me laisser trouver la solution.
- Puisque nous allons passer le restant de tes jours ensemble, je dois être honnête : nous avons beaucoup hésité. Mais tu ne te rends pas compte des conséquences que cela pourrait avoir pour nous, mais surtout pour les humains...
- Je ne prévois pas de le commercialiser, je... Je veux simplement finir mes travaux.
- Tôt ou tard, quelqu'un sera au courant, Jacques. Et tu es le seul à être arrivé aussi loin. Nous ne pouvons plus te laisser faire. J'en suis extrêmement désolé, crois-moi. Je regrette déjà...
Et sans un mot de plus, Jacques sentit monter en lui des émotions extrêmes qu'il n'avait jamais ressenties auparavant. Il avait la sensation étrange d'avoir peur de la pièce dans laquelle il se trouvait, au point même d'avoir des difficultés à respirer. Il se tenait la poitrine alors qu'il croisa le regard de celui qui le hantait. Il savait pertinemment que ce sentiment n'était pas réel, et que c'était le pouvoir de perception que lui infligeait son fantôme, mais il ne pouvait lutter contre cette force insoutenable qui l'embrasait et qui semblait maîtriser chaque cellule de son corps. Il tenta de rester quelques secondes de plus, simplement, pour ne pas se laisser dominer aussi facilement... Mais Jacques lâcha rapidement prise, avant de sortir en courant de son cher et tendre laboratoire. Il laissa derrière lui plusieurs décennies de recherches.
Mumbai, IndeIls étaient tous assis en rond sous un abri de tôle, au beau milieu du bidonville Dharavi. Pour certains, c'était devenu quotidien. Mais Jay, en revanche, ne semblait pas très à l'aise. Vêtu d'une petite chemise en lin et d'un pantalon léger, il faisait presque tâche dans ce décor pauvre et chaotique. Il se contentait de regarder les visages familiers de ses camarades qui constituaient un cercle avec lui. Le jeune homme pouvait entendre la voix douce et envoutante de son amie qui se trouvait juste derrière lui et dont les paroles se voulaient rassurantes...
- Concentre-toi sur l'homme au milieu du cercle, Jay. Sinon le lien ne sera pas assez fort... Il faut que tu fasses abstraction de tout le reste.
Jay ferma les yeux un instant. Ce qu'il était en train de vivre ne pouvait être décrit avec de simples mots. Il ne pourrait jamais transmettre son savoir à qui que ce soit, puisqu'il n'aurait même pas su comment expliquer ce qui était en train de se produire... Et de toute façon, son amie lui avait expliqué à quel point il était important de garder tout cela pour lui. Lorsqu'elle était encore vivante, son propre fantôme lui avait appris toutes ces choses. Et seulement quelques minutes après son accident de voiture, elle avait choisi Jay, son ami d'enfance, pour faire perdurer cette étrange pratique. Elle savait que le jeune étudiant d'origine indienne avait les épaules pour supporter le poids de ce dangereux secret.
Le jeune homme sentit le lien se renforcer peu à peu ; c'était comme si un fil invisible passait à présent entre chacune de leur main. Ils n'avaient rien à dire, ils ne pensaient même plus. La magie opérait presque d'elle-même, comme si elles avaient toujours été en eux mais qu'elle avait attendu des années avant de se manifester... Soudainement, l'homme au centre de leur cercle fut atteint d'un coup violent dans la poitrine.
- Ne t'en fais pas Jay, il va se relever. On se charge de tout. Plus que quelques secondes, et le lien entre lui et sa promise sera indéfectible.
Jay ne bougeait plus, retenant son souffle. C'était déjà la cinquième fois qu'il participait à ce genre de cérémonie, et pourtant il n'était toujours pas habitué... Ses mains tremblaient à la vue du corps de cet homme qui gisait là. Il pouvait lire l'inquiétude sur les visages de ses camarades pendant qu'il sentait son fantôme brasser de l'air derrière lui. Jay savait qu'il avait interdiction de se retourner pour voir ce qu'elle faisait.
L'homme allongé reprit alors vie, comme frappé par la foudre pour la seconde fois. Jay eu lui aussi la sensation que son propre coeur se remettait à battre. C'était enfin terminé. Ils avaient lié cet homme avec une jeune femme pour toujours. À la seconde où celui-ci serait mort, il serait déjà à ses côtés...
White City, États-UnisAprès avoir parcouru plusieurs milliers de kilomètres, Susan était enfin arrivée à destination. Dans son coffre et sur la plage arrière de sa voiture, elle avait pris soin d'emmener avec elle tout ce dont elle aurait besoin pour refaire sa vie à White City, une petite ville de l'Oregon. Elle qui avait toujours vécu à New York, elle préférait s'exiler de la grande pomme une bonne fois pour toute, trop anxieuse à l'idée qu'une révolte de la part des fantômes puisse être en marche, et que ceux-ci décident finalement de prendre contrôle de la ville. La jeune femme avait beaucoup d'imagination, et elle en avait même fait son fond de commerce puisqu'elle était scénariste. Au calme, elle se voyait passer ses journées avec une plume à la main, écrivant les histoires les plus dingues jamais vues au cinéma. Mais surtout, elle espérait retarder encore un peu plus le moment où elle serait finalement choisie. Elle avait coupé les ponts avec tout le monde, de sorte qu'on l'oublie définitivement, et qu'on n'est plus jamais envie de la retrouver. Ainsi, même si l'un de ses amis new-yorkais venait à mourir, il ne penserait certainement plus à elle au moment de rendre son dernier souffle... Plus que toute autre chose, elle redoutait la présence d'un fantôme dans sa vie qui pourrait la détourner de l'écriture, sa seule passion. Alors, en posant son premier carton dans sa petite maison à White City, elle pensait emménager dans un havre de paix où elle pourrait encore jouir pleinement de sa solitude...